Vous avez dit stéréotypes …

Adeline Paignon, Pierre Bellemare et Françoise Cinter

Haute école de santé Genève, HES-SO Haute école spécialisée de Suisse occidentale

Une infirmière et une psychologue, jeunes stagiaires, se rencontrent pour la première fois. Elles ont été sollicitées pour prendre soins, ensemble, d’un patient très agité accueilli aux urgences en fin d’après-midi.

En descendant de son étage, la psychologue se dit « je me demande bien pourquoi on m’a demandé de descendre aux urgences car de toute façon l’infirmière demandera au médecin une prescription pour lui faire une injection de tranquillisant. Comme d’habitude, j’arriverai après la bataille, une petite piqûre et un sparadrap et hop le patient pourra rentrer à la maison! »

De son côté, l’infirmière, imagine déjà la situation avec la psychologue auprès du patient « ah lala, elle va encore discuter pendant des heures, savoir le pourquoi du comment, et si sa mère était castratrice et si son père était alcoolo, et si et si…, moi qui suis déjà débordée,  j’en ai pas fini ! Je vais aussi avoir le médecin et la famille qui vont me demander ce que l’on fait avec ce patient »

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Nous avons tous des images préconçues sur nos collègues, des idées reçues sur le rôle et la place de chacun. Ces stéréotypes construits et véhiculés socialement nous conduisent à avoir des attentes positives ou négatives à l’égard de soi et des autres. Pourtant ces stéréotypes sont importants et utiles dans nos interactions en situation professionnelle. Ils nous aident à comprendre rapidement notre environnement de travail. Ils nous permettent de traiter la multitude des informations d’une situation complexe de façon quasi-automatique. En somme, ils nous simplifient le travail, mais ils ont aussi leurs revers. Ils nous amènent à pré concevoir la façon dont nos collègues et les patients vont réagir dans certaine situation. Ils influencent alors le mode et la pertinence de nos échanges et de nos comportements entre collègues et avec les patients. Ces stéréotypes peuvent même nous conduire à faire des erreurs en prenant des raccourcis sur ce que pensent nos collègues et les patients, à ne pas entendre leur l’avis et à anticiper négativement leurs comportements. Ces stéréotypes affectent donc notre rapport à l’autre dans le travail et peuvent être source d’incompréhension dans la gestion de la situation avec le patient(1).

La question se pose alors : est-il important de sensibiliser les étudiants en formation interprofessionnelle sur l’influence des stéréotypes ?

L’introduction de l’enseignement interprofessionnel (IPE) dès le niveau bachelor permet aux étudiant-e-s de se familiariser très tôt au travail collaboratif et à ses outils de communication. Selon nous, il est aussi un espace permettant de travailler avec les étudiants sur leurs stéréotypes (2). Pour la plupart, ils n’ont pas conscience d’être influencés par des stéréotypes propres à leur profession et à celles des autres. Il nous apparaît donc important de les sensibiliser à l’influence des stéréotypes lors de l’enseignement interprofessionnel. Une telle approche permettrait aux étudiant-e-s de prendre conscience de leurs stéréotypes, sur eux-mêmes et sur les autres, et se rendre compte que ces stéréotypes  peuvent conditionner leurs pratiques collaboratives.

Pour mettre à l’épreuve cette hypothèse, nous avons conduit une étude auprès d’étudiant-e-s en formation initiale dans les filières nutrition et diététique, physiothérapie et soins infirmiers de la Haute école de santé Genève (HEdS) et en médecine humaine de la Faculté de médecine (UNIGE). Pour cette étude, nous avons évalué les stéréotypes des étudiant-e-s entre filières avant et après un enseignement IP alliant une séquence de serious game et une simulation de prise en charge interprofessionnelle. Les résultats, obtenus avant l’enseignement IP, mettent en évidence que globalement les étudiant-e-s possèdent des stéréotypes positifs quant aux connaissances scientifiques et aux aptitudes à être un leader dans un groupe sur leurs collègues en médecine, en nutrition diététique et en physiothérapie. Les étudiant-e-s en soins infirmiers obtiennent les résultats les plus faibles sur ces mêmes dimensions. Tous attribuent à leurs collègues des scores positifs élevés sur les compétences relationnelles et la confiance en soi, les étudiant-e-s en médecine obtenant les scores les plus faibles sur ces deux dimensions. On remarque que les étudiant-e-s en soins infirmiers obtiennent des résultats inférieurs à ceux de leurs collègues quant à leur aptitude à prendre des décisions. Ils-elles obtiennent par ailleurs les mêmes résultats que leurs collègues quant à leur capacité à travailler de façon indépendante. De manière générale, les résultats, obtenus après l’enseignement IP, indiquent une modification des stéréotypes entre les deux temps de mesures dans le sens d’un réajustement positif sur chacune des dimensions. En particulier, pour les étudiant-e-s en soins infirmiers et en médecine sur les dimensions faiblement évaluées lors du premier test.

Lors du debriefing, les étudiant-e-s nous ont interpellées sur l’importance des deux séquences dispensées dans cet enseignement IP et de leur intérêt d’avoir participé à l’étude. Ainsi, ils indiquent qu’ils n’avaient « jamais imaginé avoir des stéréotypes sur les autres » et que « ceux-ci [les stéréotypes] avaient une influence sur leurs attentes vis-à-vis de leurs collègues« . Ils disent par exemple, « je m’attendais à ce que le  médecin puisse répondre à toutes les questions et ce n’était pas le cas », ou « je pensais que l’infirmière ne savaient pas mener une équipe, j’ai pu voir qu’elle savait très bien le faire finalement ». Ils précisent qu’avoir participé en groupe IP au serious game, leurs avaient permis « de mieux appréhender la simulation » et qu’ils « savaient vers quel collègue se tourner pour chaque étape de la prise en charge du patient »(3). Dans la simulation, ils disent avoir pu « identifier plus clairement les ressources des uns et des autres », celles « qu’ils pouvaient partager » et celles qui leur étaient « spécifiques » dans la gestion de la situation clinique simulée. La prise de conscience de leurs stéréotypes et la meilleure connaissance des autres, engendrées par les échanges lors de cet enseignement IP, les a amenés à mieux considérer et mieux comprendre le rôle réel de chacun dans la collaboration.

L’enseignement interprofessionnel, par la mise en contact des tuteurs et des étudiant-e-s des différentes filières, permet à chacun de confronter et réajuster ses stéréotypes. Les effets observés et les retours des participant-e-s indiquent une amélioration du vécu de leur collaboration interprofessionnelle incluant le patient et une meilleure efficacité dans la gestion de la situation de simulation. Le plaisir qu’ils ont manifesté suite à cette expérience, pourrait les inciter à solliciter plus aisément les professionnels pertinents, les patients et leurs proches dans leur prise en soins.

Références

(1) McGarty, C., Yzerbyt, V. Y., & Spears, R. (Éd.). (2002). Stereotypes as Explanations: The formation of meaningful beliefs about social groups. Cambridge: Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511489877

(2) Cook, K., & Stoecker, J. (2014). Healthcare Student Stereotypes: A Systematic Review with Implications for Interprofessional Collaboration. Journal of Research in Interprofessional Practice and Education, 4(2). DOI: http://dx.doi.org/10.22230/jripe.2014v4n2a151

 (3) Bellemare, P., Cinter, F., Van Gessel, E., Mèche, P. & Paignon, A. (2018). Report on a pilot study using a serious game combined with simulated practice for interprofessional health training curriculum. Journal of Interprofessional Education & Practice, 13, 5-7. https://doi.org/10.1016/j.xjep.2018.07.004

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En actualités de la recherche IPE

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